C’est une journée ensoleillée à Erto, ce 23 août. Mauro Corona est assis à la terrasse du café. Il n’est pas seul: il est entouré de parents, d’amis, de vacanciers lui demandant un autographe qu’il accorde sans s’irriter, malgré la renommée d’Uomo Selvatico qui l’accompagne et dans laquelle il semble parfois se complaire.

   L’Homme Sauvage, je le rencontre non seulement en chair et en os, mais je le retrouve dans le roman intitulé La voce degli uomini freddi (La voix des hommes froids). 

   Si je devais résumer ma lecture en quelques mots, je choisirais le dicton populaire que j’entendais souvent dans la bouche des vieux ardennais – qui, tout comme Corona, connaissaient bien les arbres : Pour vivre heureux, vivons cachés.

Les montagnes d’Erto

   En quoi consiste le bonheur? Page 94, l’écrivain nous livre son secret: “Là-haut, ils s’étaient libérés de l’envie de bonheur, et même de l’espoir, ils vivaient donc tranquilles et en paix…”.
Zen … jusqu’à un certain point, car, page 121, Corona poursuit avec la vis polemica qui lui est propre:

“…les gens des terres extrêmes apprirent vite ce qu’était Dieu, et surtout ce qu’il n’était pas. À tel point qu’ils ne voulurent plus de larbins. Ils commencèrent donc par les renvoyer, pour leur bien, et de grand-père en père et de père en fils ils se transmirent le mystère de la foi… Ils modifièrent un Dieu qui ne leur plaisait qu’à moitié. Le dieu qu’ils voulaient ne punissait pas, il n’envoyait personne en enfer, il ne terrorisait pas les gens. C’était un dieu bon qui ne se mêlait pas de leurs affaires et eux ne lui demandaient rien. Ni miracles, ni grâce, ni richesses, ni santé, ni même le paradis …”.

   On comprend d’emblée dans quelle direction souffle le vent en Valcellina: Menocchio n’est pas mort.

   Je reviens sur ce “larbin” ou, en langage politiquement correct, “ministre du culte”, pour souligner un aspect intéressant de l’écriture de Corona, d’autant plus évident dans ce roman, qui nous parle d’une communauté retranchée dans les terres extrêmes, qui fuit le “progrès” des basses terres comme la peste. Cette communauté parle une autre langue, elle a d’autres valeurs.

   Et c’est exactement la sensation que j’éprouve en lisant Corona: celle de me trouver face à un conteur obligé de parler une langue qui n’est pas la sienne, pour nous transmettre l’image d’un monde qui n’est pas le nôtre; comme si le narrateur s’essayait à différents registres de langue jusqu’à trouver la plus apte à transmettre son message. Le lecteur est quelque peu secoué par ces virevoltes linguistiques, mais c’est le moment que choisit l’écrivain pour larguer les amarres et pour nous emmener au loin, au-delà de la ligne d’horizon. Emportés dans une dimension primordiale, les sens en éveil, nous entendons la forêt haleter sous le poids de la neige … les hurlements du vent soufflant dans les flûtes de pierre.
   En symbiose avec les plantes et les bêtes, nous ne faisons qu’un avec la grande et mystérieuse voix de la création; et ni le croa du corbeau impérial, ni le pic pic pic du pic noctambule ne nous étonneront. Une sarabande de sons, de paroles, de langages, de descriptions, parfois horripilantes et provocantes, de jugements jetés comme des pierres contre notre “bon sens”, mais surtout, surtout, une force irrésistible, qui réveille en nous le souvenir d’une lymphe assoupie, qui fait que nous reconnaissons dans l’arbre, dans le ruisseau, dans la création, nos frères, faits de la même essence.
 

… (Les avalanches) courraient et dévalaient, tels des chiens enragés, la gueule béante, elles mordaient les plantes, lissaient les cailloux, arrachaient les mottes, désossaient la terre en la raclant jusqu’à l’âme… (page 135)

Erto (Pordenone)

   Mauro Corona vit à Erto (province/département de Pordenone), dans un petit village qui fut en partie détruit lors de la tragédie du Vajont. Cette nuit-là – 9 octobre 1963 – un pan de montagne se détacha et glissa dans le lac artificiel; une vague gigantesque se leva au-dessus de la digue et s’abattit sur la vallée, emportant tout sur son passage. Le bilan officiel fut de 1910 morts.
Ce désastre a marqué Corona qui, à l’époque avait 13 ans. Dans son œuvre l’écrivain n’a de cesse de dénoncer l’avidité des hommes, qui n’hésitent pas à sacrifier la terre et la vie au profit d’un progrès, qui souvent n’est tel que de nom. La voce degli uomini freddi s’inscrit dans cette lignée. 

   Mauro Corona non seulement est écrivain, mais c’est aussi un sculpteur sur bois renommé et un excellent alpiniste. Ce chantre de la nature est un personnage haut en couleurs, qui aime la forêt mais cependant ignore la langue de bois. Lorsqu’il décide d’abandonner sa tanière –  tana, c’est ainsi qu’il appelle son atelier à Erto – pour quelque plateau de télévision, sa présence ne manque jamais de pittoresque.

   De ses nombreux ouvrages publiés en Italie, il me semble que seul Il volo della martora ait été traduit en français et publié aux éditions Payot.

CORONA Mauro, La voce degli uomini freddi, Oscar Mondadori, 2016, 7e éd.
Première de couverture, magnifique dessin de Matteo Corona (fils de l’écrivain).

 

CORONA Mauro, Le vol de la martretraduit de l’italien par Jean Pastureau et Marie-Noëlle Pastureau, éditions Payot, 2004

Pour en savoir plus sur Menocchio, meunier condamné au bûcher pour hérésie:
GINSBURG Carlo, Le fromage et les vers, traduit de l’italien par Monique Aymard, Flammarion, Collection historique (Aubier), 1993

Lu dans le cadre du challenge Leggere in italiano chez Florence
Le livre d’après

 

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