En ce temps-là, le calendrier était autre. Le jour le plus important de la semaine, c’était le jeudi, ce jour-là, nous n’allions pas à l’école. Bien sûr, le matin nous n’échappions pas aux devoirs, mais l’après-midi … L’après-midi, nous “faisions le tour du château”.

   “Faire le tour du château”, dans notre langage, c’est l’enfance, le rythme immuable des saisons, la certitude, à l’époque, que la terre aurait toujours été ronde.

   Ce que nous appelions le château n’avait ni tours ni donjon, ce n’était en réalité qu’une solide demeure du début du siècle dernier, dont on entrevoyait un grand escalier et un pan de toit à travers la végétation du parc. Le château était, somme toute, sans importance. Le tour était l’essentiel: la randonnée, les pieds dans l’herbe et la tête dans la forêt, avec notre mère qui, ce jour-là, laissait de côté toutes ses tâches pour rester avec nous.

  Nous étions vite habillées, bien qu’en hiver cela prît un peu plus de temps. Nous avions droit à toute la panoplie du grand-nord: bottes, pantalons, collants de laine, gros chandail, manteau, cache-nez, bonnet et moufles. Vous savez déjà que les hivers ardennais ont toujours été rudes, mais il ne serait venu à l’idée de personne de renoncer à notre petite expédition à cause du froid.

  Le début du parcours était le plus dur. D’emblée la pente était raide et nous obligeait à nous arrêter souvent. Bien que nous mettions nos rires en sourdine, nous arrivions en haut de la côte le souffle court. Une fois à l’embranchement, nous tournions à droite, sur la départementale. Le trafic y était alors si rare, que nous aurions tout aussi bien pu nous promener au milieu de la route, que longeaient, d’un côté, la forêt, et de l’autre, un grand talus herbeux. À la belle saison, nous revenions avec de jolies fleurs des champs et des petits fruits rouges des bois: myrtilles et mûrons qui nous faisaient les lèvres bleues, framboises savoureuses, minuscules fraises parfumées. C’était un régal pour les sens. Une fois de retour à la maison, le goûter nous attendait. Pendant la matinée, notre mère nous avait préparé les galettes dont elle avait le secret: ardennaise au sucre, au fromage, au romarin, aux fruits – rigoureusement de saison –  ce qui allait de soi.

  Aujourd’hui, même si elle se plaint de n’être plus aussi agile, notre mère n’a rien perdu de son savoir. Sa présence voyage sur les ondes. Il n’est de jour sans que je pense à sa “bénédiction”.

  Le temps a passé, et bien que je sois désormais beaucoup, beaucoup plus vieille qu’elle ne l’était à l’époque, tous les jours que dieu fait, elle laisse de côté ses tâches et s’installe devant son ordinateur pour notre rendez-vous quotidien.

… Bon anniversaire, Maman …

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